-
Bessé
assurance dommages
-
Groupama
-
Joran Chambolle
Chargé de développement solutions paramétriques Bessé depuis janvier 2020
- La sinistralité récolte atteint 611 millions d’euros en 2024 (ratio S/P à 112%). Le risque systémique climatique rend la mutualisation classique obsolète, tandis que l’État réduit ses indemnisations aux non-assurés.
- Imagerie satellite, scoring parcellaire, assurance paramétrique : la technologie réduit l’incertitude et crée de nouvelles assurabilités, mais tend aussi à exclure les exploitations les plus exposées.
- Fracture silencieuse, mutualisation entre pairs ou antifragilité publique via une CCR réinventée : sans choix politique tranché, c’est la segmentation algorithmique qui s’imposera par défaut.
En France, la sinistralité de l’assurance récolte a doublé en 2024 pour atteindre 611 millions d’euros, selon les données de France Assureurs. Dans le même temps, le taux d’indemnisation par l’État pour les agriculteurs non assurés a entamé sa chute programmée.
Cette situation crée une équation difficilement soutenable pour les compagnies d’assurance. Le secteur fait face au “paradoxe du transfert” : plus un risque devient lourd à porter pour l’exploitation — et mériterait donc d’être transféré aux marchés — moins les assureurs veulent le couvrir en raison de la difficulté à quantifier l’aléa. Les assureurs ne peuvent plus mutualiser le risque comme ils le faisaient jusqu’alors. Ils doivent désormais le modéliser parcelle par parcelle, puis en transférer une partie aux marchés financiers pour maintenir leur solvabilité.
La non-assurabilité devient graduelle et évolutive
Les agriculteurs tentent de s’adapter : changement de cultures, équipements de prévention, abandon de certaines parcelles… Mais ces ajustements individuels ne suffisent pas face à un risque systémique. Désormais, la non-assurabilité n’est plus binaire, mais graduelle et évolutive. Elle se définit par une zone de variation où l’équilibre dépend de l’évolution technologique et de la jurisprudence.
Si les tendances actuelles se poursuivent, des zones viticoles du Languedoc-Roussillon et certaines plaines céréalières du Sud-Ouest pourraient devenir économiquement inassurables d’ici 2030. Ce retrait se manifeste déjà par une réduction de la compétition sur les zones exposées, un bond des franchises et une réduction des engagements de durée, qui fragilise le pilotage pérenne des exploitations.
En France, les inondations continuent de peser lourd dans le paysage des risques. Pour l’assurance récolte, Groupama a versé 137 millions d’euros pour cet aléa en 2024, soit dix fois plus qu’en 2023, touchant près d’un hectare assuré sur deux. Pour la Caisse centrale de réassurance (CCR), les anciens modèles ne fonctionnent plus. Sur les inondations du Nord-Pas-de-Calais, la modélisation hydraulique à haute résolution (25 mètres) est devenue indispensable. Les séries historiques, sur lesquelles s’appuyaient les actuaires depuis des décennies, ne permettent plus d’anticiper les sinistres. Sur la seule année 2024, le rapport S/P (sinistres rapportés aux primes) de l’assurance récolte atteint 112 %, contre une moyenne de 96 % entre 2005 et 2024, selon France Assureurs. Le modèle économique ne tient plus.
Pour l’agriculture en particulier, la CCR anticipe une intensification des aléas climatiques qui pourrait rendre certaines zones de production structurellement déficitaires pour les assureurs. En réponse, les assureurs augmentent leurs tarifs et leurs fonds propres, ce qui pèse sur la rentabilité d’une activité déjà fragilisée.
La réforme de 2023 compense sans corriger
Le système d’assurance récolte français fonctionne en trois temps. L’agriculteur paie d’abord une prime, subventionnée à 70 % par l’État, via le guichet unique. L’assureur couvre ensuite les sinistres jusqu’à un seuil défini. Au-delà, l’État intervient via l’indemnité de solidarité nationale (ISN) pour compenser les pertes catastrophiques.