États-Unis : « Il y a un stress généralisé dans la communauté scientifique »

Image à la une de l'article États-Unis : « Il y a un stress généralisé dans la communauté scientifique »
Pendant que Républicains et Démocrates se disputent le montant du budget fédéral au Congrès, y compris celui à allouer à la recherche publique, la communauté scientifique se prépare à un ralentissement de la chaîne d’innovation et aux conséquences économiques.
Cet article vous est proposé gratuitement par la rédaction.
Lancez votre essai gratuit de 15 jours pour découvrir l’ensemble de nos contenus

Les coupes budgétaires envisagées dans la recherche publique auront-elles des conséquences sur la compétitivité des États-Unis, actuel leader mondial talonné de près par la Chine ? C’est l’une des nombreuses questions que soulève la politique économique de l’administration Trump. 

Car pour réduire le déficit public, le gouvernement envisage notamment d’abaisser le budget alloué à la recherche publique, malgré les possibles répercussions en matière d’avancées médicales et d’innovation, mais aussi commerciales avec, à la clé, une perte de leadership scientifique sur la scène internationale. Aucun montant n’a encore été officiellement précisé, mais celui de 40 milliards de dollars figure dans certaines propositions parlementaires. Et bien que ce projet n’aie pas encore été voté au Congrès, il fait déjà trembler la communauté scientifique américaine et laisse redouter une fuite des talents vers l’Europe ou l’Asie.

 « J’ai récemment participé à des congrès à Las Vegas et à Boston, tout le monde ne parle que de ça. Il y a un stress généralisé dans la communauté », observe Céline*, directrice de plateforme génomique d’un institut de recherche californien. « J’ai envoyé mon CV en France la semaine dernière », se désole cette Française installée aux États-Unis depuis 8 ans, pays qui compte environ 1,6 million de chercheurs (dont 500 000 dans le secteur public).

Les États-Unis, l’eldorado des chercheurs

Le pays est le plus gros incubateur de biotechnologies au monde, que ce soit en termes du nombre d’entreprises (2 533 en 2025, soit +3,1% en 5 ans), de financements (près de 23 milliards de dollars de capital-risque ont été investis en 2023) d’innovations, de brevets déposés (8 760 en 2023, contre 5 940 en 2019) ou de profits générés. Le marché américain des biotech représente à lui seul plus de 50 % du marché mondial.

Au total, les Etats-Unis comptent 76 237 entreprises faisant de la recherche et développement en 2025, contre 70 700 en 2023. Environ 15,5 millions de brevets ont été déposés outre-Atlantique entre 1940 et 2018, 6 306 milliards de dollars de financements ont été dégagés de 2014 à 2023 tous secteurs confondus et 286 milliards de dollars de profits ont été réalisés de 2019 à 2023.

Le gouvernement fédéral est le principal financeur de la recherche fondamentale menée dans les hôpitaux académiques, les universités et centres de recherches publics. Le pays compte plus de 250 universités de recherche comme Harvard, MIT, Stanford ou encore UC Berkeley. 

Sa recherche fondamentale est l’une des plus influentes du monde : selon un rapport de la NSF, en 2023, il a investi environ 186 milliards de dollars en recherche et développement, dont 54 % dans la recherche fondamentale. Le National Institutes of Health (NIH), la principale agence fédérale de financement de la recherche biomédicale, a bénéficié d’une enveloppe annuelle de près de 50 milliards de dollars en 2024. Cette même année, les universités américaines ont mené entre 65 000 et 80 000 projets, majoritairement financés par des fonds publics.

« Quel avenir j’ai aux États-Unis ? »

Mais en 2025, l’heure est aux licenciements et au gel des embauches. « On m’a déjà demandé de licencier quelqu’un de mon équipe et de pallier son absence en labo pour faire des expériences », raconte Céline. Les jeunes chercheurs, comme les postdocs et doctorants, sont les plus menacés. 

« Quel avenir j’ai aux États-Unis ? », s’interroge Joslin*, 30 ans, chercheur français en postdoc au département de recherche gynécologique et obstétrique d’un laboratoire californien. « Si des labo établis n’ont plus de financement, que va-t-il se passer pour les jeunes chercheurs ? On connait tous de près ou de loin des confrères ou consœurs dont les subventions ont été suspendues et les projets de recherche annulés. C’est très inquiétant ».

La recherche publique, racine de l’innovation

Pourtant, de grandes innovations médicales, technologiques et commerciales, comme le GPS, Internet ou l’ARNm (qui a notamment permis le développement rapide des vaccins contre la Covid-19), ont vu le jour grâce à des financements publics au départ. 

De même que des techniques comme l’IRM et la tomographie par émission de positons (TEP) qui ont révolutionné le diagnostic médical et permis des progrès thérapeutiques majeurs. Le projet du génome humain (Human Genome Project) lancé en 1990 et financé par des agences fédérales a permis, lui, de découvrir l’ADN et de cartographier l’ensemble du génome humain. 

Besoin d’accompagnement sur un sujet stratégique ?
Mind Research vous accompagne dans vos enjeux stratégiques ou opérationnels liés au digital et à l'évolution de votre modèle, en vous fournissant rapidement des insights pour éclairer vos décisions et réduire les risques.

« La majorité des médicaments sur le marché ont été élaborés à partir de recherches menées par des instituts publics, explique Daniel Teper, fondateur français et CEO de Naya Therapeutics, société biopharmaceutique basée à Miami qui se consacre à l’amélioration des résultats en oncologie en développant des anticorps de nouvelle génération. « Les travaux du chercheur texan James P. Allison, pionnier de l’immunothérapie contre le cancer et Nobel de médecine en 2018, sont issus de la recherche fondamentale financée par le NIH », détaille-t-il. Et depuis 2011, le traitement basé sur ses travaux a généré environ 20 milliards de dollars.

Les partenariats public-privé

La recherche publique est en effet le terreau fertile de l’innovation du secteur privé. En l’amputant d’une partie de ses subventions, le gouvernement risque donc de pénaliser aussi les entreprises privées.

« Lorsqu’ils sont concluants, certains travaux menés par les universités ou les labos publics sont repris par ceux du privé dans le but d’être développés et commercialisés, explique Ahmed*, vice-président français d’un cabinet de conseil qui accompagne les gros laboratoires pharmaceutiques. Les entreprises privées, dont la plupart sont cotées en bourse et doivent justifier leurs investissements, ont un champ d’action plus réduit que les instituts publics qui peuvent faire de la recherche fondamentale sur le long terme, sans but commercial ». Le secteur privé, lui, privilégie les domaines “rentables” et donc les projets capables d’avoir un retour sur investissement.

Beaucoup de grands groupes dépendent donc des travaux scientifiques publics. Pfizer et Moderna ont par exemple déjà eu besoin d’exploiter des recherches du NIH, de même que Google et DeepMind profitent des avancées en IA financées par les agences gouvernementales NSF et DARPA. Selon le National Bureau of Economic research, la recherche publique serait à l’origine d’environ 30 à 40 % de la base scientifique utilisée par les entreprises privées. Et les résultats sont là.

Le NIH estime que chaque dollar qu’il investit dans le secteur public génère environ 8 à 10 dollars en retombées économiques dans le privé. Le rapport AUTM/BIO (1996–2020) publié en 2022 précise que le retour sur investissement que reçoivent les contribuables américains grâce à la recherche publique est considérable : ces 25 dernières années, « les brevets à but non lucratif et les licences qui en ont découlé ont augmenté le PIB de 1900 milliards de dollars et ont soutenu jusqu’à 6,499 millions d’emplois ». Plus de 15 000 start-up ont par ailleurs été créées à partir des découvertes de la recherche universitaire à but non lucratif.

Le “Sequester” de 2013

Mais, puisque la recherche publique alimente le secteur privé avec de nouvelles découvertes et des technologies brevetables, que se passera-t-il si le gouvernement réduit ses moyens ? Il est difficile de quantifier les potentielles pertes commerciales que pourraient entraîner des coupes budgétaires puisque le gouvernement n’a pas annoncé le montant, ni même confirmé celui de 40 milliards de dollars. Mais il est possible d’analyser les répercussions qu’à eu le “Sequester” de 2013 à effet immédiat et sur le long-terme. Notamment en matière d’avancées médicales et d’innovation.

En effet, en 2011, le gouvernement a voté en faveur d’une réduction du budget fédéral d’environ 85 milliards de dollars et a amputé environ 4 milliards de dollars à la recherche publique en 2013. Soit considérablement moins que les 40 milliards évoqués ces dernières semaines, mais assez pour avoir affaibli l’écosystème tout entier.

Plusieurs universités ont en effet dû interrompre des projets de recherche, geler des embauches ou annuler des offres de postes. Globalement, selon un rapport du AUTM, cette baisse de fonds publics a engendré un décrochage temporaire de la production scientifique américaine entre 2013 et 2017, avec un ralentissement des découvertes médicales, une baisse des dépôts de brevets dans le secteur privé (24 098 en 2013 vs 26 935 en 2017) et moins de créations de start-up issues de la recherche universitaire (818 en 2013 vs 1024 en 2017).

En perdant 1,55 milliard de dollars de budget, le NIH a dû renoncer à financer 700 projets pourtant jugés scientifiquement valables et son nombre de publications scientifiques a baissé d’environ 4% de 2013 à 2015. Son directeur de l’époque, le Dr Francis Collins, avait dénoncé une perte de talents, un gâchis scientifique et une perte de compétitivité dans un entretien accordé à The Atlantic. « Nous sommes en train de perdre la moitié d’une génération de jeunes scientifiques. C’est profondément décourageant ».

Concrètement, il a fallu environ quatre ans pour que la recherche publique retrouve son niveau de financement d’avant les coupes, que les taux de succès aux appels à projets remontent et que les programmes suspendus reprennent. Ce qui donne un léger aperçu de ce qui pourrait se jouer avec des coupes de 40 milliards de dollars. 

« Il y aura sûrement un exode de chercheurs talentueux qui iront là où ils ont plus de flexibilité et de budget, pense Ahmed. Certaines universités européennes essaient déjà de tirer parti de la situation ». A l’instar de l’Université d’Aix Marseille, qui au travers de son programme Safe Place for Science, va allouer « jusqu’à 15 millions d’euros » à une quinzaine de chercheurs américains sur trois ans. « L’écosystème des biotech en Suisse peut aussi permettre de passer de Boston (où se trouvent la majorité des laboratoires pharmaceutiques et des biotech, ndlr) à Bâle aisément ».

La Chine, qui a dépassé les États-Unis en nombre de publications scientifiques annuelles, pourrait également être une option de repli. « C’est vrai que les centres de recherche chinois, déjà très avancés, peuvent accueillir des top chercheurs américains. Ils ont les moyens et les infrastructures », confirme Ahmed. 

Vous avez une information à nous partager ?
Article à retrouver dans La lettre mind Health n°326
Chaque mois, retrouvez l'essentiel de nos articles
Mercredi 30 avril 2025
Nos autres services
mind Research
Décider : un service de recherche et de market intelligence sur mesure pour alimenter vos analyses et appuyer vos prises de décisions.
En savoir plus
mind Events
Se rencontrer : des conférences d'une demie journée dédiées aux problématiques du secteur et ouvertes à l'ensemble de l'écosystème.
En savoir plus
mind Ads
Communiquer : des dispositifs sur mesure pour maximiser votre visibilité et engager une communauté de professionnels qualifiés.
En savoir plus
Ce que vous devez absolument lire cette semaine
Les contenus essentiels de la semaine sélectionnés par la rédaction.
Voir tout
Novo Nordisk lance la version orale du Wegovy en France
L’info. Le laboratoire danois Novo Nordisk a commencé à distribuer dans les pharmacies françaises le 2 novembre la version orale du Wegovy (sémaglutide oral), son...
2 novembre 2026
Biosimilaires : Fresenius signe un méga accord avec la société chinoise WuXi Biologics
L’info. Le groupe de santé allemand Fresenius a annoncé le 2 novembre la signature d’un accord avec la société chinoise WuXi Biologics, une organisation...
2 novembre 2026
aGLP-1 : Oura lance son premier essai clinique
L’info. Le fabricant finlandais de bagues connectées Oura a annoncé le 28 octobre le lancement de son premier essai clinique mené en collaboration avec l’UC San...
30 octobre 2026
Dupixent booste les résultats de Sanofi
L’info. Le laboratoire français Sanofi a publié le 30 septembre des résultats solides au troisième trimestre 2026, avec un chiffre d’affaires en hausse de...
30 octobre 2026
Les articles les plus consultés du mois sur mind Health
Ce sur quoi les lecteurs cliquent le plus le mois dernier.
Ce sur quoi les lecteurs cliquent le plus le mois dernier.
1
Vocca lève 20 M$ pour déployer sa solution de télésecrétariat IA
L’info. La société française d’IA conversationnelle Vocca a annoncé le 6 octobre une série A de 20 M$ (17,7 M€). L’entreprise a...
2
Neox se prépare à accueillir un nouvel investisseur en 2027
L’info. Alors que l’horizon de la traditionnelle période de détention de cinq années se rapproche pour Capza, d’après nos informations, le fonds...
3
Les entreprises de la healthtech sont toujours en mal de financements
L’info. France Biotech, l’association représentative des acteurs de la healthtech, a publié le 9 octobre, pour la quatrième fois, son baromètre annuel...
4
Frédéric Collet et Marco Fiorini (FIAC) : “Chaque euro public investi dans la filière a permis de mobiliser deux euros industriels” 
Depuis son lancement il y a cinq ans, la Filière Intelligence Artificielle et Cancers (FIAC) a permis de soutenir 18 projets, avec l’objectif de transformer les données en innovations tangibles...
5
Vincent Diebolt (F-CRIN) : “Un portail pour se repérer dans l’écheveau de la recherche clinique française” 
Portée par l’Inserm, l’infrastructure F-CRIN est née en 2012 pour renforcer la compétitivité de la recherche clinique française. Alors que la concurrence internationale s’accroît, avec la montée...
6
Les start-up et scale-up françaises de la e-santé ont levé 95 millions d’euros au troisième trimestre 2026
Huit entreprises françaises de la santé numérique ont levé des fonds au cours du trimestre écoulé, pour un montant total de près de 95 millions d’euros. En moyenne, les montants levés en 2026 sont...