Relire notre entretien de 2014 avec Olivier Sichel (Open Internet Project) : « Nous appelons à la création d’un système européen de régulation contre les abus de Google »

Au printemps dernier, 400 éditeurs français et allemands de contenus numériques (dont Axel Springer, Lagardère, CCM Benchmark, le Geste, etc.), ont déposé plainte contre Google devant la Commission européenne pour abus de position dominante. Détails sur la procédure en cours, regard sur le travail mené par le controversé Joacquim Almunia, attentes vis-à-vis de la nouvelle Commission, accueil de nouveaux membres... Olivier Sichel, cofondateur de l’OIP et par ailleurs PDG de LeGuide.com, nous accorde un long entretien.
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Vous avez violemment critiqué la mise en place de la search box il y a trois semaines. Avez-vous été rassuré par les explications de Google et la possibilité de l’enlever pour les éditeurs ?

Pour les explications, pas vraiment. Pour l’écoute de nos revendications, en revanche, oui. Un module en opt-out a été mis en place par Google fin octobre  : les éditeurs peuvent choisir de ne pas intégrer la search box à leur capsule sur la page de résultats Google. La search box devrait donc disparaître dans les prochains jours pour les éditeurs le souhaitant.

Quelle est la mission exacte de l’OIP et que représente l’association ?

L’OIP fédère à ce jour plus de 500 éditeurs de contenus et services en ligne, à travers leurs associations représentatives ou de manière directe  : CCM Benchmark, Lagardère, le Geste, l’ESML (le Syndicat des éditeurs de services de musique en ligne, qui rassemble Orange, Deezer, Starzik…), la grande majorité des opérateurs télécoms avec la FFT, des start-up comme MeilleurTaux.com en France ou Ladenzeile en Allemagne, le SETO (le Syndicat des entreprises de tour operating), le SNAV, le groupe de journaux régionaux allemands Madsack Media, le groupe Axel Springer, le groupe Burda, etc. L’association est en croissance constante  : de nouveaux adhérents sont en train de nous rejoindre comme le SYNHORCAT, le Syndicat National des Hôteliers Restaurateurs Cafetiers Traiteurs. L’objectif est de retrouver un internet ouvert. Et aujourd’hui, celui qui essaie de fermer internet, c’est Google. On l’a vu il y a quelques semaines avec l’initiative de la search box : Google veut garder l’internaute sur sa page de résultats et sur ses services. Sur les guides de shopping par exemple, un sujet qui occupe beaucoup Bruxelles, Google privilégie ses propres services au détriment de ceux des autres acteurs.

Olivier Sichel

2014 Cofondateur de l’OIP
2012-2016 PDG de LeGuide.com
2007 – 2012 Administrateur de plusieurs entreprises internet (mydeco, Twenga, blueKiwi, sprice…) 2006 – 2012 Venture capitalist chez Sofinnova Partners
2002 – 2006 PDG de Wanadoo
2000-2002 PDG d’alapage.com

On a l’impression que l’OIP se construit exclusivement contre Google…

Certes, il y a d’autres grands acteurs qui adoptent parfois des comportements arbitraires ou litigieux, comme Apple sur son kiosque, ou Amazon avec le secteur de l’édition pour les livres, mais ils ne détiennent pas 95 % de leur marché comme l’a Google sur les moteurs de recherche. Donc aujourd’hui, l’enjeu important qui nous occupe, c’est la situation de position dominante dont Google abuse, ses conséquences pour les consommateurs et les entrepreneurs et la procédure qui est en cours contre lui à Bruxelles. S’il devait y avoir de nouveaux dossiers à défendre, nous sommes prêts à les porter. La création de l’OIP a contribué à libérer la parole des acteurs numériques. Isolés, beaucoup craignaient une réaction de Google à leur encontre, avec les conséquences que l’on imagine en matière de référencement. Mais la mobilisation collective est efficace. Elle a permis de déposer une plainte en mai auprès de la Commission européenne avec l’aide de notre avocat, Thomas Hoppner, du cabinet Olswang, à Berlin.

Qui est à l’origine de la création de l’association ?

J’ai rencontré Christoph Keese, vice-président d’Axel Springer, le 3 juin 2013, lors d’un séjour dans la Silicon Valley. Nous avions les mêmes craintes sur la position dominante de Google. Axel Springer venait de déposer une plainte contre Google devant la commission européenne, mais nous sommes rapidement parvenus au constat que les acteurs européens du web devaient agir ensemble. A l’initiative de Benoît Sillard, PDG de CCM Benchmark, déjà très impliqué dans ce débat, nous avons décidé de réunir plusieurs autres acteurs, de part et d’autre du Rhin ; et de là est née l’OIP.

Que demande l’OIP ? Le démantèlement des activités de régie et de moteur de recherche de Google ?

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Ce n’est pas un combat contre Google mais pour des valeurs. Nous voulons avant tout mettre en avant des principes : la non-discrimination, la neutralité des plateformes, la transparence… Certes notre mobilisation est dirigée contre Google et quand nous le faisons – comme pour la search box – nous obtenons des résultats, mais ce n’est pas notre rôle, nous ne devrions pas perdre de temps à cela : ce que nous demandons, c’est une régulation et un cadre légal. Certaines voix en Allemagne – où les critiques contre Google sont très fortes – évoquent effectivement le démantèlement de Google (notamment Heiko Maas, l’actuel ministre allemand de la Justice, ndlr), mais nous ne posons pas le débat à ce niveau au sein de l’OIP. Nous voulons rétablir l’équité au sein du secteur. Nous avons des objectifs – que j’ai mentionnés précédemment – mais nous laissons à la Commission la fixation des moyens pour y parvenir. A cet égard, nous saluons les premiers signaux adressés par Monsieur Juncker et les commissaires concernés par cet enjeu fondamental. Ils sont très rassurants quant à leur détermination en la matière. Sur la régulation que nous appelons de nos vœux, nous pourrions prendre exemple sur le secteur des télécoms, et imaginer la création d’un système européen de régulation qui garantisse la neutralité des plateformes et, dans chaque pays, des autorités nationales chargées de faire appliquer ces règles. Nous allons d’ailleurs déposer une contribution en ce sens dans le cadre de la concertation nationale organisée par le Conseil national du numérique (le gouvernement a chargé le CNN de mettre en place une concertation nationale pour le futur projet de loi sur le numérique, ainsi que la définition de la stratégie numérique de la France, ndlr).

Quel regard portez-vous sur Margrethe Vestager, la nouvelle commissaire à la concurrence depuis quelques jours, qui reprend notamment le dossier Google que portait Joaquin Almunia ?

Il me semble qu’il y a un réel changement d’ambiance à Bruxelles. Les premières déclarations de Madame Vestager, et de certains de ses collègues, sont déjà plus offensives contre Google, et cela ne peut que nous réjouir (« nous devons nous montrer aussi durs que ce que peuvent être les entreprises. Nous ne pouvons pas continuer à enchaîner enquête après enquête », a notamment déclaré Margrethe Vestager lors de son audition devant le Parlement européen, ndlr). Google sera donc son principal dossier. Elle dispose d’un pouvoir de sanctions, qui peut être très important contre Google. Force est de constater que celui-ci n’a pas été très utilisé récemment : songez par exemple qu’au printemps dernier, la Commission européenne a infligé une amende de 30 millions d’euros à l’entreprise Bonduelle pour une entente sur les prix des champignons en conserve, de fin 2010 à début 2012. C’était la moitié de son bénéfice annuel… Si on applique le même rapport, cela représenterait pour Google une amende de l’ordre de 5 milliards d’euros !

Pourquoi Joaquin Almunia tenait-il vraiment à conclure un accord avec Google malgré les très vives critiques des requérants et de certains représentants politiques, selon vous ?

Il faut rappeler que si Google est autant critiqué par ses concurrents et s’il y a autant de plaintes à Bruxelles, c’est qu’il fausse les résultats affichés sur son moteur de recherche en mettant en avant de manière arbitraire ses propres services publicitaires au détriment des concurrents. Je pense que Joaquin Almunia était de bonne foi pour régler ce problème. Il a parfaitement compris les ravages sur l’économie des changements opaques et répétitifs de l’algorithme de Google. Mais il voulait une solution rapide et estimait qu’un accord négocié était plus rapide et plus efficace qu’une amende. Mais Google n’a pas joué le jeu. Les deux premières propositions de Google ont été successivement l’objet de retours très négatifs des acteurs du marché. Les tests montraient d’ailleurs que ses propositions de changement ne remédiaient pas au problème de visibilité des concurrents. Joaquin Almunia a donc écouté l’opposition des concurrents et a rejeté les deux premières propositions de Google. Sur la troisième proposition, il a considéré – et il était de bonne foi – qu’elle était suffisante à ses yeux. Mais il a sous-estimé l’impact des enchères sur le dispositif proposé. Ce que Google accordait d’une main (plus de visibilité), il le reprenait de l’autre (en faisant payer cette visibilité très chère). Cela aurait eu un impact fort sur le consommateur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le BEUC, le Bureau européen des unions de consommateurs, a porté plainte en mars.

Sous cette présentation, la Commission européenne semble peu connaître les dossiers, ou alors sujette au lobbying…

Je ne vois pas du tout les choses comme cela. On a, je crois, un  rapport de forces très déséquilibré  : malgré ses pouvoirs, la Commission dispose d’équipes de très bon niveau mais qui ne sont pas assez nombreuses et avec peu de moyens. En face, Google a beaucoup plus de moyens humains, financiers, juridiques. Et une «  force de frappe  » assez considérable… A nous aussi, les entrepreneurs et acteurs du digital mobilisés contre les pratiques abusives de Google, d’apporter des faits, des chiffres et des arguments à la Commission. C’est ce que nous avons commencé à faire à l’OIP au printemps et je pense que nous avons joué un rôle certain dans la poursuite de l’enquête contre Google et dans l’évolution de la position de la Commission Barroso à ce sujet à la fin de l’été dernier. Nous ne sommes bien sûr pas les seuls ! A cet égard, la plainte déposée en mars par le BEUC, collectif qui fédère 40 associations de consommateurs en Europe (dont UFC-Que Choisir, ndlr), a également été déterminante. La nouvelle commission arrive avec un nouveau souffle et des intentions très fortes en matière de numérique : fiscalité, exploitation des données personnelles, abus de position dominante… l’Europe semble enfin vouloir reprendre son  avenir en main. Le nouveau président Jean-Claude Juncker a fait du numérique sa priorité, y compris dans sa dimension de régulation. C’est très positif. Comme d’avoir nommé Gunter Oettinger comme Commissaire chargé de l’économie et de la société numérique. C’est un Allemand et le pays d’origine est important. Les Allemands tenaient à occuper ce poste stratégique, notamment pour le dossier des droits d’auteurs et des agrégateurs d’actu. Il a fait lui aussi des déclarations très fortes contre Google.

Quelle est la position de l’OIP sur la neutralité du net ?

C’est un sujet très intéressant, mais il ne concerne pas seulement la neutralité de l’acheminement des contenus, du trafic. La neutralité du net doit aussi intégrer la neutralité des plateformes. Cela signifie notamment que Google, ou un autre acteur ultra-dominant, ne doit pas faire  de discrimination  entre ses services et ceux de ses concurrents au sein d’un même espace. Pour reprendre mon exemple précédent des télécoms, on trouverait totalement anormal que Orange privilégie le trafic de son service vidéo Dailymotion à celui de concurrents. Alors pourquoi tolère-t-on que Google privilégie son service Youtube au détriment de Dailymotion lors d’une simple recherche de vidéo par l’internaute ? En mai, l’OIP a donc porté plainte devant la Commission européenne pour abus de position dominante de Google.

Où en est la procédure ?

La nouvelle Commission va reprendre le dossier. Nous devons être le 21e acteur en Europe à déposer plainte contre Google ! Il y a Microsoft, le Beuc, Axel Springer, Twenga en France, Foundem au Royaume Uni, Hot Maps en Allemagne…  D’autres l’ont fait à titre confidentiel. Toutes les plaintes sont étudiées par la Commission et des éléments nouveaux ont été apportés,  notamment par l’OIP. Le temps me semble venu de passer à l’action. On pourrait penser que les éditeurs de contenus et de services sont peu charitables avec Google, qui leur amène beaucoup de trafic… La régulation du numérique est un sujet lié à l’innovation, pas à la « bureaucratie  » française, comme veulent le faire croire certains groupes étrangers. La façon dont Google est parvenu a dominer internet est admirable et c’est une société très innovante qui doit pouvoir continuer à se développer, nous le reconnaissons volontiers. Mais pas au détriment des autres entrepreneurs du digital, ni en utilisant des pratiques qui constituent de véritables abus. L’Europe doit mieux protéger l’économie numérique. Comme d’ailleurs le font d’autres régions du monde, où des plaintes similaires visent Google, avec des acteurs parfois plus offensifs que nous. En Inde par exemple, la Competition Commission of India (CCI) a infligé 166 000 dollars d’amende préventive à Google en mars dernier. Fin 2013, au Brésil, l’autorité de régulation, la Cade, a ouvert une enquête antitrust contre Google sur une plainte de Microsoft et du groupe brésilien E-Commerce Media Group, qui détient les comparateurs de prix Buscapé et Bondfaro. Partout où il y a détournement des règles normales de compétition en ligne, il y a mobilisation contre les abus de Google.

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Lundi 10 novembre 2014
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