« Le salut des médias passera par une information plus qualitative »

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Fabrice Rousselot, ancien directeur de la rédaction de Libération, désormais directeur de la rédaction de The Conversation France, site qui fait collaborer journalistes et enseignants-chercheurs pour publier des analyses de décryptage de l’actualité, pointe les pratiques qui ont nuit à l'image et au modèle économique des médias ces 15 dernières années et souligne les efforts à entreprendre pour revaloriser le journalisme.
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Lors du dîner annuel des correspondants de presse de la Maison Blanche, le président américain Joe Biden, qui a souvent l’humour involontaire, a cette fois lancé une pique qui a fait mouche. « Je suis très heureux d’être en présence du seul groupe d’Américains dont la côte de popularité est inférieure à la mienne », a-t-il avancé, le sourire aux lèvres.

Le constat vaut malheureusement pour la presse mondiale, et notamment la presse française. Depuis plusieurs années, le baromètre publié par le journal La Croix montre la faible confiance, pour ne pas dire défiance, envers les médias : le public considère que les journalistes ne font pas assez bien leur travail, qu’ils sont souvent trop proches du pouvoir ou qu’ils ne sont pas toujours transparents. Un ensemble de griefs quelquefois exagérés ou injustes mais également conformes à un paysage médiatique longtemps malade et qui n’a pas forcément trouvé de modèle économique près de trente ans après un tournant numérique qui a changé à jamais les usages et a bouleversé les certitudes.

Récemment, un ouvrage publié par le sociologue Jean-Marie Charon (« Hier, journalistes : ils ont quitté la profession ») s’inquiétait ainsi de ces jeunes journalistes qui décident de quitter leur métier face à la désillusion qu’ils rencontrent en le pratiquant. Trop de superficialité, trop de censure, pas assez de valeurs ou d’envie d’approfondir.

Retrouver l’essence du journalisme

Cette tribune n’a nullement l’intention d’ajouter une nouvelle pierre à ce mur des lamentations. Elle veut dire au contraire comment ce métier est un métier fabuleux, indispensable à la démocratie, et que nous avons tous, nous journalistes, et particulièrement les cadres dirigeants dans les médias, la responsabilité de réhabiliter et de renforcer.

Le déclic est venu quand un stagiaire de The Conversation, média international dont j’assure la direction de la rédaction en France et qui repose sur la collaboration entre chercheurs et journalistes, a interrompu la pause déjeuner avec une question que je n’aurais pas imaginée : « On m’a dit que vous avez fait du reportage ? … C’est dingue ça … Aujourd’hui, c’est plutôt du journalisme de bureau… » 

Au-delà de la drôle d’impression d’appartenir à une espèce en voie de disparition (heureusement le constat appelle à être modéré), la remarque décrit une réalité inquiétante. Comment un étudiant qui apprend le journalisme peut-il considérer qu’il s’agit là d’un « métier de bureau » ? Si c’est bien le constat des futures générations qui feront les nouveaux médias, il est grand temps de réagir.

Comment en est-on arrivé là ? Le constat est maintenant unanimement partagé : une transition vers le numérique mal assurée et engagée tardivement – comme dans bien d’autres secteurs -, une prime à l’immédiateté et au « copié-collé » dans des rédactions multimédias qui se sont trop longtemps contentées d’essayer de publier en ligne avant leurs concurrents pour que les articles soient bien référencés par le moteur de recherche de Google… Le développement de ce que l’on appelle désormais « l’info en continu » qui s’est vite transformée en cacophonie commentarisante et en une fâcheuse tendance à l’infotainment, quand des animateurs se décrètent soudain journalistes, et inversement, mêlant les genres encore un peu plus face à un public n’ayant plus de repères.

« Il n’est pas nécessaire de faire une révolution mais plutôt de revenir à un triptyque de base : reportage, enquête, expertise »

On pourrait développer tous ces points à l’infini, mais d’autres s’y sont déjà attachés dans le détail. Le premier constat que l’on peut faire malheureusement est qu’aujourd’hui l’information en tant que telle ne vaut plus grand chose – à l’exception de rares scoops importants. A peine exposée, de par la domination exercée par les GAFAM, elle est diffusée en quelques secondes sur les réseaux sociaux et a fait le tour du monde avant même qu’on ait pu commencer à essayer de la comprendre.

Et c’est bien là que le travail du journaliste doit commencer. A nous de réhabiliter le contenu que nous produisons et que nous mettons en avant. Il n’est pas nécessaire de faire une révolution, mais plutôt de revenir à un triptyque de base que j’appelle le REE : reportage, enquête, expertise. Cela semble simple mais la réalité du journalisme aujourd’hui n’est plus celle-là. Les reportages sont de moins en moins nombreux et le temps que les journalistes passent sur le terrain de plus en plus réduit. La situation est encore plus dramatique pour les photographes, souvent pigistes, qui prennent trop souvent des risques démesurés sans avoir la garantie de pouvoir vendre leurs photos. L’enquête, elle, demande évidemment du temps et c’est une notion qu’il faut apprivoiser à nouveau dans les rédactions, bien loin justement de l’info en continu. L’expertise, enfin : les journalistes doivent s’appuyer sur la recherche pour informer et, surtout, ils ne doivent pas s’improviser eux-mêmes experts de tout et de rien, au risque de décrédibiliser la parole qu’ils portent. C’est ce que nous essayons de promouvoir humblement avec The Conversation.

Un effort qualitatif à poursuivre

Il ne s’agit pas là de vœux pieux mais d’une nécessité : le salut des médias passera par une information plus qualitative. Les choses évoluent depuis peu et il faut le remarquer. La pandémie a donné lieu à une vraie réflexion sur l’apport de la recherche au journalisme et de nombreux médias ont produit un effort d’exigence, ce qui s’est traduit par un regain de confiance du public. La guerre en Ukraine montre aussi que le reportage a une valeur inégalée : celle de montrer la réalité du terrain, indispensable à la compréhension de l’information et à la lutte contre les fake news. Et nous tenons ici à apporter un hommage appuyé à tous les journalistes qui opèrent sur le front ukrainien, certains au péril de leur vie.

Ce sont surtout des habitudes qu’il faut changer dans la profession : celle de chercher toujours la petite phrase à la radio qui va faire le buzz lors des interviews, celle de mélanger commentaires, vie privée et contenu journalistique sur les réseaux sociaux, celle de faire du « breaking news » ininterrompu et injustifié l’arme absolue de l’audience en télévision.

Tout cela serait vain sans évoquer le besoin pour la presse de retrouver un modèle économique sain et une diversité de vues et d’opinions qui manque trop souvent dans le paysage d’aujourd’hui. L’information de qualité n’est pas gratuite, il faut se le dire, et il faut plus que jamais faire passer le message auprès des générations qui ont grandi en pensant que l’actualité pouvait se consulter sur toutes les plateformes sans débourser un centime. Les abonnements numériques sont en croissance régulière et nous nous devons de continuer dans cette voie. Il faut aussi inventer de nouvelles façons d’exister pour les médias. The Conversation est un média associatif qui repose sur des cotisations, d’autres explorent la voie des fonds de dotation… Il faut continuer. De la même façon, il ne suffit plus de se contenter des accords financiers et commerciaux négociés au cas par cas avec Google et les autres plateformes. Il est indispensable que ces acteurs versent leur dû à l’ensemble des médias pour utiliser tous les jours leur contenu.

« On ne peut pas avoir une multiplicité de médias dans les mains de tel ou tel grand patron dont l’influence politique reste la priorité »

Il y a aussi urgence à s’attaquer au problème de la concentration des médias en France. On ne peut pas avoir une multiplicité de médias dans les mains de tel ou tel grand patron dont l’influence politique reste la priorité. Nous avons des instances comme l’Arcom ou le Conseil de déontologie journalistique et de médiation  (CDJM) pour assurer l’indépendance et la transparence : qu’elles garantissent ces deux impératifs si nous voulons continuer à travailler en toute liberté.

Ce travail-là est un travail de longue haleine. La presse doit changer les paradigmes afin de mieux répondre aux attentes du public. Aller vers le fond plutôt que vers la forme. Passer du temps plutôt que d’être dans l’instant. Se poser plutôt qu’accélérer. S’intéresser aux nouveaux usages pour mieux les apprivoiser. Développer de nouveaux formats narratifs, voire de nouvelles publications. Ou encore arrêter de nous infliger des images de caravanes présidentielles qui roulent à toute allure vers l’Elysée…

Il n’y a jamais eu autant de candidatures pour entrer dans les écoles de journalisme et c’est tant mieux. A nous de faire en sorte que le métier qu’on apprend aux jeunes est bien celui qu’on leur propose et auquel ils aspirent. Un métier où il est toujours plus intéressant de poser des questions plutôt que d’assurer connaître les réponses. La politique a perdu une grande partie de la jeunesse ; nous ne pouvons pas nous permettre une nouvelle génération d’abstentionnistes des médias.

___

Par Fabrice Rousselot,
Directeur de la rédaction de The Conversation France

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