Quel regard portez-vous sur l’état de la presse et l’arrivée des fournisseurs d’IA et de LLM ?
Nous faisons face à un paradoxe fondamental – et difficile à résoudre pour les éditeurs -, qui est que jamais la presse n’a été autant lue et autant diffusée, et pourtant, jamais elle n’a été aussi fragile économiquement. En une décennie, nous avons perdu 50% de nos recettes publicitaires, au profit des plateformes numériques comme Google et Meta, mais aussi désormais de certains acteurs chinois. Avec une troisième bataille qui s’ouvre désormais pour les éditeurs. La première fut l’émergence des plateformes, qui ont capté le déplacement en ligne des revenus de la publicité, en s’appuyant sur le programmatique. La deuxième concerne les droits voisins, et elle est toujours à l’œuvre. La troisième, potentiellement la plus décisive, nous oppose aux fournisseurs de modèles de langage (LLM). Ils utilisent massivement nos contenus pour entraîner leurs intelligences artificielles sans nous rémunérer. À cet égard, les 300 titres de l’Apig représentent une diversité de points de vue incomparable. Le pluralisme, la fraîcheur et la qualité des contenus des éditeurs d’information sont des spécificités essentielles pour les IA qui veulent répondre aux questions de leurs utilisateurs. Ils doivent nous rémunérer.
Pierre Louette
Depuis 2018 : PDG du groupe Les Échos et Le Parisien
2008 : Directeur exécutif et secrétaire général d’Orange
2003 : Directeur général, puis PDG de l’AFP
2000 : Vice-président exécutif de Europaweb, fonds d’investissements dans le numérique (LVMH)
1996 : CEO de l’agence de marketing numérique ConnectWorld (Havas Advertising)
1995 : Secrétaire général et vice-président exécutif communication de France Télévisions
1993 : Conseiller communication et nouvelles technologies au sein du cabinet du Premier ministre Edouard Balladur
Où en sont justement les négociations avec ces acteurs de l’IA ?
L’Alliance de la presse d’information générale (l’Apig, ndlr) et le SEPM ont proposé à tous ces acteurs des discussions il y a environ un an, un an et demi. Nous n’avons pas eu de réponses positives pour négocier sérieusement avec l’ensemble de nos titres. Mais nous devons rester solidaires et unis. Or, nous constatons que certains, comme Le Monde, professent régulièrement la défense des intérêts généraux sur certains dossiers mais privilégient dans les faits des accords séparés et individualistes, au détriment de l’approche collective, s’alignant en cela sur la stratégie d’acteurs comme OpenAI, qui fait sienne la devise « diviser pour mieux régner ». Cette entreprise signe avec un titre par pays, puis cesse les discussions avec les autres. OpenAI nous rétorque maintenant qu’ils n’ont pas les ressources pour négocier avec tous les éditeurs. C’est ubuesque : quand on lève des milliards de dollars, recruter ou pas quelques négociateurs par pays ou zone géographique relève d’un choix délibéré.