Après une phase de sidération qui a suivi l’apparition de l’intelligence artificielle générative à l’automne 2022 et leur développement en 2023, les médias tentent de s’emparer de ces nouveaux outils et des promesses de productivité qu’ils offrent pour leurs activités éditoriales. Avec prudence certes, tant l’application sur l’information est sensible et l’impact social potentiellement important : les journalistes et leurs représentants sont parfois méfiants vis-à-vis du sens à donner au journalisme, mais aussi de l’impact sur leur emploi et leurs conditions de travail.
En 2023, les éditeurs d’informations ont été discrets. On peut citer, parmi les très rares dispositifs un peu ambitieux aperçus jusque-là en France, Numerama, qui diffuse depuis fin juin une newsletter, Artificielles, proposant une sélection automatisée d’articles sur l’intelligence artificielle.
Des initiatives voient cependant le jour depuis le dernier trimestre : la plupart des médias mettent en place des protocoles techniques pour indiquer aux fournisseurs d’IA que leurs contenus sont protégés par le droit d’auteur – ils veulent négocier une rémunération pour leur utilisation -, et comme mind Media le révélait vendredi 23 février, Ouest-France et Le Monde ont noué ces derniers mois des partenariats technologiques avec Microsoft. Ils sont en train de se concrétiser avec la mise en place de serveurs dédiés pour leurs premiers tests.
Au niveau rédactionnel, des chartes sont parfois mises en place pour encadrer l’utilisation de l’intelligence artificielle générative (lire notre encadré en fin d’article), perçue comme une opportunité. mind Media a interrogé une quinzaine d’interlocuteurs dans neuf grandes rédactions françaises pour dresser un premier panorama.
Le Monde
La vision stratégique
Le Monde a été le premier grand média français à concevoir et à publier des contenus automatiquement rédigés. C’était en 2015, pour publier les résultats locaux des élections départementales, puis régionales, avec la start-up française Syllabs. Celle-ci a rapidement ensuite travaillé avec d’autres éditeurs comme France Télévisions et Ouest-France. Il s’agissait d’une première application, plus basique, des contenus automatisés.
Dans son approche de l’IA générative, le Monde souhaite aujourd’hui “garder de la vitalité et de l’innovation, tout en conservant nos fondamentaux journalistiques”, selon Jérôme Fenoglio, directeur du Monde, interrogé par mind Media.
“L’IA générative va sans doute apporter une révolution comparable à celle qu’a été internet pour l’information. Il faut se positionner à la lumière de notre expérience, ajoute-t-il. Ce n’est pas la fin du journalisme, comme on l’avait prédit. Ce sera la même chose pour l’IA générative. Elle est porteuse à la fois de risques et de bénéfices pour les médias. Elle va servir le journalisme, à condition d’être conscient des dangers et des opportunités qu’elle offre. Il faut par ailleurs être vigilant et ferme sur la protection de nos droits sur nos contenus et obtenir gain de cause dans nos discussions avec les plateformes spécialisées.”
La méthode de travail
La direction du journal a composé avec les organes représentatifs internes pour poser un cadre. A cet effet, une charte a été finalisée en décembre, comme mind Media l’a révélé le 23 janvier. Le document, que mind Media s’est procuré, a été élaboré par la Société des rédacteurs et Jérôme Fenoglio, directeur du Monde et membre du directoire, avant d’être examiné par le comité d’éthique et de déontologie du Monde.
Le texte s’applique à l’ensemble des titres du groupe Le Monde et a été pensé comme un complément à la charte d’éthique et de déontologie du groupe. Il pose une série de principes : un usage uniquement comme outil d’assistance à la production éditoriale et en aucun cas “pour produire un contenu éditorial ex nihilo”, une supervision par les équipes éditoriales, une mention systématique faite aux lecteurs lors de son utilisation, enfin son interdiction pour la production d’images, sauf exceptions. Très court – il tient en une page -, le texte pose des principes suffisamment larges pour laisser place à l’innovation.
Les initiatives et projets
Comme mind Media le révélait jeudi 15 février, Le Monde a signé un accord avec Microsoft pour mettre en place sa propre infrastructure sécurisée d’IA générative. Il offre un serveur fermé, localisé en France, pour utiliser de façon mieux sécurisée les versions payantes de ChatGPT sur ses propres contenus et données, de façon à s’assurer de la qualité des données utilisées dans les réponses, et se protéger juridiquement en n’utilisant pas des données externes protégées par le droit d’auteur. Ce sont à notre connaissance, avec l’accord noué avec Ouest-France, les premiers partenariats de ce type entre un fournisseur d’IA générative et des groupes médias français.
Le groupe – comme beaucoup d’autres groupes médias – utilise déjà l’IA générative pour son outil de text-to-speech inséré dans son application mobile, la retranscription audio en speech-to-text (via Trint), ou encore la traduction quotidienne d’une quarantaine de ses articles pour son site en anglais, avant relecture et ajustements par des journalistes. Les principes posés au sein du groupe Le Monde sont suffisamment larges pour laisser place à l’innovation et pour réfléchir à de nouvelles utilisations. “Il y a déjà des apports significatifs pour le développement de nos offres éditoriales à un coût raisonnable et au bénéfice du journaliste. C’est cette voie qu’il faut poursuivre”, observe Jérôme Fenoglio.